Une vie pleine

  • lundi, 25 novembre 2019 22:55
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Raharimanana Roger Venance, dit Zokibe Venance 

Ce proverbe existe, adala ny toa an-drainy. Est fou celui qui ressemble à son père. Mais quand vous avez un père que tous appellent Zokibe Venance, vous vous dites, ce n’est pas grave, soyons fou, prenons-le en exemple, tsy maninona, aleo ho adala, soyons comme lui. Un homme qui a pris soin de ne jamais faire de mal à son prochain.

Un homme qui a toujours pensé au bien de tous. Un homme ouvert, toujours à l’écoute, toujours avec un conseil et une sagesse à partager, de l’humour et un sourire facile. Cette image, c’est celle qu’il a auprès de beaucoup, ce n’est pas une image fabriquée, il est comme cela dans son foyer. Avec nous tous ses enfants et proches. Il se lève avant tout le monde, prépare le thé ou le café de tout le monde. Partage le pain. Partage le sosoa. Partage le riz. Nous l’avons toujours connu comme ça.

Il a eu une longue histoire qui explique pourquoi il est comme ça. Vous ne le savez peut-être pas, vous le savez peut-être. Nous ne pouvons pas prendre le temps de tout vous raconter, mais permettez que l’on vous donne quelques lignes, quelques passages marquant de sa vie.

Il est né le 31 août 1939. Et le lendemain de cette naissance, l’Allemagne nazie envahit la Pologne, c’est le début de la deuxième guerre mondiale. C’est important de signaler cela, car cela explique beaucoup de chose le concernant. On l’a nommé Venance car c’est le nom d’un des officiers polonais qui a résisté à l’Allemagne nazie. Et cette résistance, cet amour de la liberté, il va la porter toute sa vie. Il refuse la guerre, il refuse la haine, il refuse l’injustice, il refuse la domination.


Zokibe Venance a perdu son père très tôt, en 1942. Orphelin, séparé de sa mère, il ira d’une famille à une autre. Des parents proches comme des hommes et des femmes d’église vont le recueillir et s’occuper de lui. Malgré tout, il a connu une enfance très difficile où il a eu faim et où il a reçu des coups. C’est pour cela qu’il nous disait toujours, à nous ses enfants, il faut profiter de l’enfance, il faut profiter de l’adolescence, il faut profiter de la jeunesse. Si on n’est pas heureux pendant l’enfance, c’est difficile de l’être en étant adulte. Je vous rends heureux, rendez vos enfants heureux, rendez mes petits-enfants heureux. Je ne veux pas que vous viviez l’enfance que j’ai vécue. Je refuse qu’un enfant souffre, où qu’il soit dans ce monde, sur cette planète.

Cette enfance difficile, il a tout fait pour en sortir, il a persisté dans les études, il a fait l’École Normale d’Analalava, il a été de la première promotion de l’Académie Militaire de Fianarantsoa avant d’intégrer l’Université d’Antananarivo, à la faculté de l’Histoire et de la Sociologie. Avec la force et la volonté de s’en sortir. Il nous a inculqué cela, la volonté donne naissance à la force, et la force crée la vie et le bonheur, ce n’est pas la force brutale, non, c’est l’énergie que l’on met dans tout ce qu’on entreprend, l’énergie et l’honnêteté, l’énergie et l’innocence. Ne jamais tromper les gens pour parvenir à votre but.

Vous qui le connaissez, vous avez l’habitude de l’appeler Zokibe, mais sachez qu’avant d’être un zokibe, c’était un enfant sans papa, ni maman. Un zandrikely qui manquait de protection. Mais ce zandrikely est devenu un Zokibe. C’est notre papa qui nous a rendus heureux pendant notre enfance, et encore aujourd’hui.

Vous l’avez connu politicien, sachez que toute son action politique a été orientée vers cette jeunesse, vers le bien-être des personnes, il a connu la pauvreté et la difficulté d’être sans parents, il ne veut pas que d’autres personnes connaissent cela. La politique, pour lui, c’est être au service de la population.

C’est cet amour de la jeunesse qui l’a amené à s’occuper des jeunes délinquants, des femmes rejetées par la société. C’était son premier travail dans les années 60, au moment où il rencontrait l’amour, celle de notre mère qui est toujours avec nous.

Cet amour des autres, c’est ce qui l’a amené au Ministère de la jeunesse et de la population dans les années 70. Son engagement était en phase avec ses convictions. C’est pour cet amour de son pays qu’il a été Conseiller du Ministre des affaires étrangères. C’est pour cela qu’il a été Conseiller Technique au Ministère de la justice, c’est pour cela qu’il a été Secrétaire Général de la SEIMAD (Société d’équipement immobilier de Madagascar) pour permettre l’accès à une maison aux personnes qui en ont besoin.

La cité des 67Ha à Antananarivo, c’est lui qui a posé les premières pierres. La cité d’Ampefiloha, toujours à Antananarivo, c’est lui. Les logements d’étudiants à Ankatso et à Ambohipo, à Diégo Suarez et dans d’autres villes, les amphithéâtres ou les salles d’études, c’est lui. Et nous pendant ce temps-là, non, nous n’habitions pas une grande villa ou une maison immense avec piscine, non, nous habitions dans une 4 pièces à la cité d’Ambohipo.

Nous étions dix enfants, Delphine, Jeanne, Annick, Patrick, moi-même Jean Luc, Patricia, Erick, Judith, Marie-Ange, Freda. Une chambre pour les garçons, une chambre pour les filles. Dix enfants sans compter d’autres recueillis pendant quelques mois, voire quelques années. Et ces dix enfants, nous jouissions tous d’une très grande liberté. Nous avions le droit de choisir nos propres chemins, il nous disait simplement, à chacun d’entre nous : « Fais ce que tu veux, mais fais-le bien, fais le en bien ». « Ataovy izay ataonao fa ataovy tsara, ataovy amin’ny tsara ». La nuance est de taille, fais-le bien, fais le en bien.

Il n’avait pas de 4X4 ou de voiture de luxe comme les grands fonctionnaires peuvent prétendre. Il ne disposait qu’une d’une 4L, et son garde-de-corps était souvent son chauffeur, et nous ses enfants, nous n’avions pas le droit de monter dans cette 4L car c’était une voiture de service, une voiture qui appartenait à l’État, nous prenions le bus comme tout le monde, nous faisions la queue sur la ligne 17 d’Ambohipo-Cité, et quand il n’y avait pas de bus, on faisait comme tout le monde, c’était la ligne 11, les deux pieds, et en avant marche !

Mais une jeunesse sans savoir et sans connaissance, ce n’est pas non plus une jeunesse heureuse. Il a été professeur à l’université pour transmettre ce savoir. Il a formé beaucoup d’étudiants dans l’île. Des professeurs à l’étranger, des chercheurs ou des journalistes venaient le consulter, lui poser des questions, ici-même, à Amborovy.

Des livres remplissaient notre maison. Tout le monde était le bienvenu pour prendre ces livres, les passer à d’autres, les rendre ou pas. Il a été un homme de radio, il a été un homme de télévision, tout cela dans le but de partager la connaissance.

Il a été Directeur des écoles catholiques de Mahajanga. Vous vous rappelez de lui à St Gab, à Notre Dame. Jamais fatigué lorsqu’il s’agissait de l’éducation et de la culture. Il était un grand conteur, avec sa grande voix, son souffle magnifique. C’est le même que vous avez vu, vous, bavard, il n’arrêtait pas non plus à la maison, il avait toujours une histoire à raconter, des anecdotes savoureuses, des récits graves sur la société malagasy, sur l’histoire, sur la politique, sur les mœurs, hélas indignes d’un certain nombre de nos politiciens.

Comme beaucoup d’entre nous, il était lucide quant à la situation de l’île : l’île n’est pas pauvre de ressources, l’île est pauvre de dirigeants honnêtes. Il n’était pas seulement lucide, mais permettez-moi ces mots qu’on dit grossiers, il ouvrait sa gueule et dénonçait l’intolérable. Ce n’est pas pour rien que moi qui vous parle, je suis devenu écrivain. Je ne compte plus mes écrits qui ont été censurés. J’ai été nourri de ses mots, fidèle à sa grande gueule.

Ce chemin, il ne l’a jamais abandonné, malgré des séjours en prison, malgré des coups qu’on lui a donné. Certains d’entre vous, vous vous rappelez de sa maison, que des militaires ont brûlée ici, en 2002. Mais jamais il n’a cherché de vengeance, il a reconstruit patiemment cette maison, et cette maison est restée ouverte à tout le monde. Et aujourd’hui, vous êtes là, dans la cour de cette même maison, conscient de sa bonté et de sa bienveillance.

Il nous a toujours appris à aimer la paix et la tolérance, à savoir pardonner, à savoir élever l’esprit, au-delà des intérêts particuliers. Et plus que tout, à savoir partager, car partager ne diminue pas ce que l’on a, au contraire, cela enrichit plus encore, cela nous rend humble et meilleur être humain.

Bien de choses sont à dire encore, sa foi en Dieu, mais surtout sa foi en son prochain. Il aimait particulièrement l’un des dix commandements de la Bible : Aimez-vous les uns les autres. Ce n’était pas une parole en l’air pour lui, il essayait de l’appliquer chaque jour. Dès sa jeunesse, il était engagé dans la religion catholique, il fut le premier président de la JEC, Jeunesse Étudiante chrétienne de Madagascar.

Il enseigna au Grand Séminaire d’Ambatoroka et fut un soutien sans faille de bon nombre de jeunes prêtres. Il fut président de l’église d’Ambohipo pendant de longues années, il avait créé avec d’autres amis l’école Saint-Pierre Canisius d’Ambohipo, une école devenue lycée aujourd’hui, une école où il nous avait tous envoyés. On se souvient de lui à l’école des Frères Saint-Joseph d’Andohalo, au Collège Saint-Michel d’Amparibe, à l’Institution Sainte-Famille de Mahamasina. Il n’était pas qu’un simple parent d’élève, il prenait ses responsabilités dans l’éthique et la bonne marche des établissements.

Vous l’appelez Zokibe Venance, nous l’appelions tout simplement Papy. Papy, nous t’aimons. Nous savons que là où tu iras, tu auras toujours ton petit cartable d’enfant orphelin, ce cartable qui ne te quittait jamais quand tu étais écolier. Et dans ce petit cartable, il y a un cahier où les pages sont infinies, car c’est à nous tous d’y écrire le mot Bonheur.

Et ce mot Bonheur, nous voulons nous tourner vers toi Maman, cet enfant orphelin, ce jeune homme qui cherchait son chemin de vie, ce Bonheur, il l’a trouvé auprès de toi. Sans toi, maman, il ne serait jamais devenu ce qu’il était. Sans toi, il n’aurait jamais tenu toutes ces valeurs. Toi qui jusqu’au dernier jour de sa vie était là, en train de le soutenir, ne dormant ni le jour, ni la nuit. Alors, cet hommage ne peut se livrer sans un hommage à toi. Merci Maman. Merci Mamy.

Jean Luc Raharimanana

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